par Xavier Truel, critique BD

Tintin L'ile noire Hergé

Bug – Enki Bilal

Que deviendrions-nous si, du jour au lendemain, nous étions privés des connections que nous utilisons couramment comme par réflexe, des moyens de communication et de mémorisation qui nous sont devenus absolument nécessaires — du moins sommes nous tentés de le croire — et simplifient notre vie quotidienne grâce aux avancées de la technologie ? C’est la question que se pose, non sans ironie, Enki Bilal dans Bug. Cette facilité qui nous est offerte — entrer en contact avec quelqu’un, envoyer des informations, s’exprimer en un clic quel que soit l’endroit où l’on se trouve — est finalement assez fragile, car rien n’en garantit la durabilité, et elle pourrait même se révéler nuisible si elle échappait à tout contrôle.

on met en place des instruments subordonnés à des machines que l’on qualifie d’intelligentes

Ces réseaux fonctionnant grâce à des algorithmes de plus en plus complexes sensés répondre à nos besoins — voire les devancer — et nous offrir une existence agréable, ressemblent à une belle promesse, mais il y a des contreparties qui peuvent être insidieuses. Certes on s’attaque à différentes contraintes auxquelles un être humain doit faire face, on fluidifie l’activité et la connaissance, on réduit le temps et l’espace, mais par là même on met en place des instruments subordonnés à des machines que l’on qualifie d’intelligentes — sans doute pour se rassurer, comme si nos pensées et nos attentes pouvaient être aisément codées —, dont la sphère d’influence risque de se heurter à la liberté individuelle et de l’affaiblir.

C’est une forme de dépendance douce à laquelle on accepte, plus ou moins consciemment, de se soumettre

Dans les albums qui constituent le cycle du Monstre, Enki Bilal mettait déjà l’accent sur l’intégrisme, mais celui-ci, religieux et extrêmement violent, était clairement énoncé : l’Obscurantis Order ne cachait rien de son ambition. Dans Bug, le numérique n’est pas présenté comme un dogme cherchant à convertir de nouveaux fidèles, mais on imagine son hégémonie après coup : une entreprise de standardisation qui collecte, stocke puis réutilise une matière première immatérielle. C’est une forme de dépendance douce à laquelle on accepte, plus ou moins consciemment, de se soumettre — le visage avenant de la servitude. Dans ces conditions, qu’advient-il de notre libre arbitre, de notre autonomie, de notre capacité à prendre des décisions et à agir ?

on prend à la fois conscience de notre vulnérabilité mais aussi de la valorisation que peuvent atteindre certaines données

Face à cette transformation sociale, associée à une modélisation des activités humaines — sans que nous le sachions toujours, notre vie est minutieusement enregistrée et analysée —, on prend à la fois conscience de notre vulnérabilité mais aussi de la valorisation que peuvent atteindre certaines données auxquelles on accordait jusqu’alors assez peu d’attention : Kameron Obb est devenu la pièce maîtresse de cet univers frappé d’inertie ; sans lui, sans ses inestimables facultés mentales, les gouvernements et les entrepreneurs de la Silicon Valley, habituellement si expansifs et si sûrs d’eux-mêmes, ne sont plus grand chose. Notre mémoire est précieuse, elle nous appartient et mérite d’être transmise, non abandonnée au « Commissariat aux Archives » de 1984.

rester maîtres des éléments qui constituent notre individualité sans avoir à nous justifier

La technologie numérique est certes efficace, et utilitariste, mais elle n’est peut-être pas entièrement impartiale, car nul ne connaît ses intentions profondes — la neutralité qu’elle revendique reste à prouver. Alors nous devrions pouvoir nous déconnecter aussi facilement que nous nous connectons, et surtout rester maîtres des éléments qui constituent notre individualité sans avoir à nous justifier : choisir le chemin qui nous convient dans cette nouvelle réalité trop souvent conformiste où le bien-être est programmé à l’avance, exercer notre propre jugement sans contrainte, nous tromper et corriger nos erreurs seuls, fixer des limites à ce que nous pouvons accepter, avoir le droit de dire non et dire oui si cela nous chante.

Profi

Xavier Truel
Je suis critique BD

Spécialiste en bande dessinée classique et moderne : Hergé, Edgar P. Jacobs, Franquin, Hugo Pratt, Giraud-Moebius, Albert Uderzo, Jacques Tardi, Enki Bilal et d’autres références du neuvième art.

Pour aller plus loin

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Une citation que j’aime particulièrement :

Mais nous ne pensons pas à ce qui ne se voit pas. Nous faisons comme si ce qui ne se voyait pas n’existait pas.
– Jun’ichirô Tanizaki

image © Enki Bilal