par Xavier Truel, critique BD

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Le Secret de l’Espadon – Edgar P. Jacobs

Atteint de folie et dépossédé de son nom dans la dernière planche du Mystère de la Grande Pyramide, homme-robot objet d’une expérience d’aliénation radicale dans La Marque jaune, ou chef d’une organisation subversive qui finit par être anéantie dans S.O.S. Météores, Olrik traverse les épreuves — une suite d’apocalypses conformes au mythe jacobsien — pour mieux illustrer son rôle structural.

Méchant de grande classe, ne sachant et ne voulant compter que sur lui-même, il sait également faire preuve de souplesse intellectuelle et d’un sens certain de l’opportunité. Sans morale peut-être mais sûrement pas sans esprit, il opte volontiers pour le réalisme et développe son plan stratégique avec efficacité. Il serait trop réducteur de croire qu’il n’est qu’un de traître de haute lignée qui vend ses services au plus offrant, même si le concept de trahison est récurrent dans les aventures de Blake et Mortimer.

Olrik vit, réagit, profite de la circonstance. On pourrait même suggérer que sa vision comporte parfois une configuration diplomatique : évaluation de la situation, appréciation des rapports de forces, psychologie des partenaires, renversement d’alliance. Il mène une entreprise de déstabilisation, non pas pour détruire l’ordre établi, mais pour en tirer profit.

La fin et les moyens. La sincérité et la morale. La duplicité est une arme séduisante, Jacobs l’a bien compris.

La fin et les moyens. La sincérité et la morale. La duplicité est une arme séduisante, Jacobs l’a bien compris. L’apparence doit être belle pour que le paradigme fonctionne. Le jeu diplomatique est fait de paradoxes et d’esquives, et un même fait peut se prêter à deux lectures radicalement divergentes. Autant cultiver le secret et rester un homme de l’ombre.

Jacobs a besoin d’un personnage d’une telle complexité pour contrecarrer le classicisme victorien de Blake et Mortimer et laisser se dérouler le combat métaphysique entre les trois protagonistes. Qui plus est, les auteurs de bande dessinée de cette époque étaient contraints de respecter une ligne éditoriale assez stricte, soumise à la censure. Olrik, à force de jouer avec de multiples miroirs déformants, lui permet de contourner ces conventions et ce code moral.

Son atout principal demeure l’art de la dissimulation : ruser et tromper l’adversaire, l’induire en erreur pour le dominer. Il se transforme pour s’adapter.

Son atout principal demeure l’art de la dissimulation : ruser et tromper l’adversaire, l’induire en erreur pour le dominer. Il se transforme pour s’adapter. Habitué aux faux-semblants, il se lasse jamais du double jeu. Indispensable contrepoids faustien de Blake et Mortimer, il est à sa manière un esthète chez qui cohabitent l’indépendance et la mystification, l’ambition dévorante et la combativité, comme pour mieux brouiller les pistes, disparaître puis réapparaître, et recomposer ainsi son personnage.

Le Secret de l’Espadon en dresse un portrait révélateur. Ce long récit est bien plus qu’une fresque historique se résumant à un affrontement entre l’Occident, provisoirement vaincu par ses propres faiblesses, et l’Orient (l’Empire Jaune préfigure les menaces et les enjeux de la guerre froide), dans un décor parsemé de références à la Seconde Guerre mondiale. Avec cet album, qui se situe à l’écart de la chronologie des aventures de Blake et Mortimer, Jacobs installe les fondations de l’antagonisme qui va régir son oeuvre.

Ni valet, ni courtisan, il est un stratège de l’adaptation.

Dès la première page, la présentation est faite : « Aventurier habile et sans scrupules, le colonel Olrik, chef du 13e bureau et conseiller militaire de l’usurpateur Basam-Damdu. » Conseiller de cour ou conseiller du prince, il doit tout voir et tout entendre. Mais comme nous l’apprendrons par la suite, cette obéissance n’est qu’une façade, elle se fissure au gré des rebondissements. Olrik n’est pas là uniquement pour servir aveuglément un maître, ce serait une offense à son intelligence. Ni valet, ni courtisan, il est un stratège de l’adaptation.

De Lhassa à Londres affrontant le Blitz, du golfe Persique et du détroit d’Ormuz aux confins des montagnes afghanes, la portée géopolitique du Secret de l’Espadon est bien réelle, mais l’engagement ne se déroule pas que sur le terrain, il est aussi d’ordre psychologique. Jacobs y tient pour faire ressortir la dimension intérieure de ses personnages : trahisons, complots et retournements sont des éléments indispensables. La narration, qui ne se limite pas aux effets de surface, se nourrit de coups de théâtre pour donner aux épisodes qui composent cette épopée un rythme haletant et une empreinte spectaculaire.

Il attend la deuxième partie de l’aventure — plus lisible et plus élaborée, la première étant un enchaînement effréné de scènes où tout repose sur le mouvement — pour asseoir sa personnalité et son caractère. Sa dernière entrevue avec l’Empereur ayant été un échec, Olrik préfère désormais faire cavalier seul : il a rapidement compris que le projet d’arme secrète de Mortimer risque fort de changer le cours de l’histoire en sa défaveur.

La séquence où le professeur est retenu prisonnier, placé sous la surveillance conjointe du docteur Sun Fo et du capitaine Li, est le point de rupture du Secret de l’Espadon, car Jacobs, en quelques pages remarquablement construites (alternance et complémentarité des périodes de calme et de tension, découpage et équilibre des images accordant une bien meilleure place au lecteur), impose une confrontation qui a un rôle inducteur.

« Vous êtes un esprit scientifique, Mortimer, je suis un homme d’action. Nous sommes faits pour nous compléter. »

Olrik veut garder l’initiative et lui propose un pacte, qui n’est rien d’autre qu’une manipulation stratégique : « Vous êtes un esprit scientifique, Mortimer, je suis un homme d’action. Nous sommes faits pour nous compléter. » Évidemment cette manoeuvre est un prétexte, il veut inciter Mortimer à se découvrir et à exposer ses pensées (connaître l’autre, explorer ses intentions), susciter une réaction (contrôler, même si en l’occurence la réponse à la situation est peu vraisemblable).

C’est une réthorique fondée sur le contraste et la subversion, parler pour faire dire et écouter pour s’imposer. Le piège diabolique n’est pas celui qu’on avait imaginé.

Profi

Xavier Truel
Je suis critique BD

Spécialiste en bande dessinée classique et moderne : Hergé, Edgar P. Jacobs, Franquin, Hugo Pratt, Giraud-Moebius, Albert Uderzo, Jacques Tardi, Enki Bilal et d’autres références du neuvième art.

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Une citation que j’aime particulièrement :

Mais nous ne pensons pas à ce qui ne se voit pas. Nous faisons comme si ce qui ne se voyait pas n’existait pas.
– Jun’ichirô Tanizaki

image © Enki Bilal